Ariège cette terre insolite

Avec ses grottes de Niaux et Mas d’Azil, son château de Foix et de Montségur, sa ville médiévale de Mirepoix et Saint Lizier, le parc de la préhistoire à Tarascon-sur -Ariège ; Un humble département qui nous offre sa vitrine de sites extraordinaires  à consommer sans modération… Mais,  entre les lignes des pages d’histoire, les théories de la stratigraphie ou la bio stratigraphie,nous  sommes en mesure de ressentir ce petit supplément d’âme  que nous  offrent  les autres merveilles inscrites à l’encre sympathique dans  les guides touristiques Ariègeois… N’est-il pas légitime d’aromatiser notre curiosité, d’une pincé d’insolite ; prétexte rêvé afin de parcourir 3 ou 4 jours de plus, les secrets et légendes de la mystérieuse Ariège? Suivons  nos envies et dégustons…

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Premier arrêt : L’église primitive de Sainte Marie de Vals

« L’architecture est le grand livre de l’humanité, l’expression principale de l’homme à ses divers états de développement, soit comme force soit comme intelligence. » Victor Hugo.

Après avoir été séduit par la belle bastide médiévale de Mirepoix, combien il a raison le touriste curieux de s’aventurer au cœur du pays des « bons hommes » dans la moyenne vallée de l’Hers pour quitter la départementale 119 sur le très modeste panneau : « Eglise rupestre de Vals » ; invitation à suivre une route sinueuse d’où il aperçoit déjà une tour, plus donjon féodal que clocher…

C’est une église primitive que le touriste découvre. Habitué à d’autres coutumes lors de ses pérégrinations estivales, il est d’abord surpris de la gratuité et de la simplicité des lieux : ici, aucune de ces machines avides de pièces qui découragent la flânerie et dénaturent bien des sites ; ici pas de marchands de cartes postales ni de souvenirs  « made in Chine » ; ici le temps est offert, il suffit juste d’ouvrir les yeux… Vals vous attend, à peine conscient du trésor qui depuis plus de mille ans, veille à la tranquillité de la vallée. Intimement enfouie dans la roche, s’extirpant massivement du poudingue, l’édifice n’en finit pas de délivrer ses mystères. Une affichette sur la porte en chêne engage à ne point oublier le chat à l’intérieur dès la fin de la visite… L’incongruité de l’information amuse ; on pousse la porte et immédiatement, la gorge se serre, l’étrangeté des lieux appelle une première émotion, suivie de bien d’autres. « Voyageurs, pénétrez dans le ventre de la terre, dans la profondeur de son intimité, à l’intérieur même de ce long boyau de pierre chichement éclairé par une ouverture dérisoire au-dessus de la porte. Poussez un regard étonné sur les parois rocheuses resserrées sur les vingt-trois marches de pierre en coude que vous grimpez pour découvrir ce monde de l’étrange qui déjà vous ensorcelle».

Encore une lourde porte sur laquelle, plus prosaïquement, sont affichés les horaires des offices, et les yeux incrédules découvrent l’église primitive, la carolingienne, celle que l’on nomme à tort « plus qu’en travers » la crypte.

vals1La roche forme les murs du chœur, et les contreforts reliés par des arcades rondes trahissent une maçonnerie du Xème siècle, avec de part et d’autre, taillées dans ce poudingue, des chapelles rectangulaires. Il est écrit que la seule fonction de arcades est de soutenir le plancher de l’autre église, celle située à l’étage supérieur, mais d’autres continuent à penser que l’édifice a été aménagé dans le rocher à l’époque préromane, lorsqu’il s’agissait de christianiser les esprits simples à l’aide d’une mise en scène propice à chasser le paganisme. L’œil est sollicité de toutes part ; il oublierait presque la cuve baptismale, à droite en entrant, merveilleuse conque posée sur du grès rose. Un peu plus loin, un rayon de lumière dévoile une inscription sur une dalle funéraire : « Dame Germaine de Lascaris-Vintimille. Décédée le 5 septembre 1760. »  Le voyageur n’aura aucune information de cette noble dame ni de cette autre : « Françoise de Serres, épouse de Jean de Cases, qui fut conseiller au présidial de Pamiers. »

Puis la rêverie soudain, cesse ; le regard est happé par un autre spectacle, fascinant, là-haut sur les murs ; les grands yeux en amande de Saint Pierre fixent le touriste, monopolisant son attention, avant de la libérer pour qu’il puisse apprécier l’ensemble de l’œuvre. Le visiteur est étourdi par autant de beauté ; la tête commence à tourner. Une ivresse où se mêlent étonnement et exaltation l’oblige à s’asseoir. Juste que  le temps vient de s’arrêter, ils sont tous là, réunis dans une fresque magnifique née du talent d’un peintre roman épris d’art byzantin. Les visages sont figés et pourtant ces personnages bibliques à l’allure hiératique semblent fouiller au plus profond de son intimité, dérangeant l’insouciance programmée de ses vacances estivales. Le vacancier devine que l’abside entière était recouverte de peintures, celles de la voûte en berceau sont les mieux conservées. Là, c’est le Christ glorieux dans une mandorle rouge, assis sur un arc en ciel, la main levée, qui annonce le jugement dernier. En dessous, deux groupes de trois hommes ailés ont résisté à l’effacement. On reconnaît Saint Michel en habit d’apparat, menaçant de sa lance le dragon rampant à ses pieds ; sur sa tête triomphe le taureau ailé de Saint Luc. Les deux archanges sont ici dans leur fonction d’avocat ; un chérubin richement ailé manie deux encensoirs. Plus au sud, à la gauche du père, deux anges entourent un séraphin.

vals2Le cortège des apôtres occupe la travée centrale. Il retrouve le regard puissant de Saint Pierre, le premier apparu. De la main gauche, il porte les clefs du paradis ; Saint André présente une croix de sa main droite et bénit les pécheurs de sa main gauche. Les autres, que le promeneur profane ne reconnaît pas, élèvent dans leur main gauche le livre de la vérité. Il fallait bien une annonciation dans ce sanctuaire dédié à la vierge. Sur la travée, près du chevet, se détachent les lettres bien visibles : « Missus est angelus Gabriel ad Mariam virginem. » Gabriel annonçant à Marie sa divine gestation et, dans un geste d’acceptation, elle présente ses mains. Mélange subtil de merveilleux et d’histoire, un ange survole la scène en s’inclinant profondément. L’intention de capter les esprits moyenâgeux des villageois est omniprésente. La scène de la nativité est peut-être la plus émouvante. Deux sages-femmes baignent l’enfant Jésus dans une cuve. Juste au-dessus, Marie, allongée dans un lit aux draps parés de médaillons, tend sa main vers l’enfant. Le tableau est plein de charme… Ici et là, quelques inscriptions, un pan de manteau et une main émergent du fond des temps sur les murs de pierre. Un visage demeurant inconnu trouble le touriste qui l’observe. De l’adoration des mages, il ne reste que la tête de la vierge, l’étoile en forme de marguerite et Balthazar, orphelin des deux autres depuis le percement d’une fenêtre vers le XIVème siècle…

Soudain, un remarquable visage du Christ, l’air triste et sévère, interrompt la méditation. La puissance de l’image exalte l’imaginaire ; le style est différent et semble accréditer la thèse de plusieurs mains qui se seraient succédé du XI au XIIIème siècle. L’estivant s’étonne de l’absence du bleu et du vert, tandis que le noir, le rouge, le gris, le jaune et le blanc sont largement employés par les artistes. La lecture de documents édités par les Amis de Vals lui enseignera que ce sont là des preuves de l’ancienneté de l’œuvre. Il apprendra aussi que c’est l’abbé Durand qui, autorisé par les Beaux-Arts, a décapé les murs noyés par plusieurs couches de plâtre en 1954, avant que les fresques soient magnifiquement restaurées par Jean-Marc Stouffs en 2006. Le curé de Vals a reconnu dans ces peintures l’influence de la Catalogne espagnole, et plus précisément du Maître, artiste anonyme espagnol, qui a transposé l’iconographie byzantine sur les murs de l’église San Quirce à Pedret, vers le milieu du XIIème siècle. Voilà plus de deux heures que le promeneur solitaire est sous le charme de tous les saints, quand un groupe volubile l’arrache à sa contemplation. Il sait déjà qu’en grimpant les quelques marches qui jouxtent l’abside, l’enchantement va continuer…

Tout ici est insolite. La nef semble sortie du poudingue, mais les roches servent toujours d’appui à l’élévation de l’édifice dont on devine l’histoire chaotique. Il reconnaît le même procédé de construction utilisé dans la « crypte», quand de façon inattendue les pierres cassées au marteau laissent place à un enduit lisse de grès jaune. Que s’est-il passé qui aurait occasionné une telle restauration ? Incendie ? Affaissement ? L’imagination vagabonde devine, aux restes de génoise sur le mur méridional et à quelques traces des rampants du toit sur le mur oriental, qu’autrefois, une toiture basse recouvrait cette nef. Des transformations sont visibles, réalisées au cours des siècles. Plusieurs styles se confondent. La guerre « cathare », celle de cent Ans, un nouvelle incendie plus grave au XVIème siècle jusqu’à cette fin du XIX ou une marquise fit surélever les murs, refaçonné de façon inégale cette nef qualifiée de supérieure, éclairée grâce à la générosité de ladite marquise par deux vitraux représentant Saint Loup et Saint; Georges. Le site n’en finit pas de surprendre le visiteur curieux qui découvre avec émotion quelques mots gravés sur un «panonceau de bois, au crayon de charpentier»: «Et sait lui-même qui a fait sète voute.» La digne fierté de cet artisan de Vals, heureux de son travail réussi, le trouble et l’interpelle sur les dérives impatientes et marchandes de ce XXIème siècle débutant.

52965922c5408Au fond 1de la nef, il suffit au promeneur de monter quelques  marches d’un escalier en bois pour un nouvel enchantement. La perfection du plein cintre, la pureté des deux ouvertures typiques et la petite abside semi-circulaire voûtée  en cul-de-four font de cette nouvelle chapelle un bijou de l’art roman dédié à Saint Michel, selon une ancienne tradition chrétienne qui confiait à ce saint la protection des églises mariales. Isolée du reste de l’édifice à l’origine, elle fait désormais partie intégrante de la tour massive qui domine le village. Tour quadrangulaire, aux grès jaunes et rouges, construite au Moyen Âge pour protéger les habitants des incursions des routiers, ses bandits à la réputation redoutable qui opéraient  pendant la guerre de cent Ans. Tour devenue clocher qui« se dresse comme la vigie avant d’un navire en route vers la mer du Sud», rappelant aux croyants leur devoir de prière et invitant le flâneur à grimper encore quelques marches pour accéder à la terrasse suspendue au flanc de la colline (« Rahus »). Le touriste est alors assommé par la beauté à couper le souffle du panorama : des Pyrénées, à la fois si proches et si lointaines, aux méandres de l’Hers, son regard embrasse maintenant le village ramassé autour de la place et se pose sur le site encore bien énigmatique du Rahus, tout en bas de l’église. Accoudé au créneau, le touriste s’oublie dans une douce rêverie, imprégné par la vie intense qui s’échappe de chaque pierre depuis plus de mille ans. Tragédies, fêtes, larmes de sang et larmes de joie sont intimement liées en fragments d’infinies sensations qui transpirent de ce lieu mémoire. S’impose à lui la nécessaire humilité face à la force séculaire de l’édifice. Son esprit vagabond remonte le temps, celui du paganisme et du religieux; il est compagnon maçon, charpentier, peintre, chevalier amoureux d’une énigmatique marquise qui ressemble étrangement à cette femme dont le doux souvenir le hante et qu’il n’a pas su aimer… Le silence le réveille de sa torpeur ; il jette un coup d’œil au clocheton surmonté d’une croix, d’une girouette et d’une étoile en fer forgé : la facture est de toute évidence plus moderne. Voyageur à l’envers, il descend les marches, s’attarde encore sur le beau visage du Christ de Vals, se laisse envoûter par le regard fascinant de Saint Pierre, s’enfonce à nouveau  dans les entrailles de la montagne. Il est alors temps d’ouvrir la lourde porte de chêne avec un dernier regard vers l’intérieur, pour s’assurer qu’aucun chat ne perturbera la nuit des maîtres des lieux qu’il imagine reprenant, à chaque coucher de soleil, l’entière possession de l’étrange église.

Prochain arrêt : La fontaine intermittente de Fontestorbes

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